RENDEZ-VOUS


" … sur le Branlant ", conclut Eddie.
A ce nom, plusieurs se retirèrent. Les rendez-vous que se fixaient les bandes rivales sur le vieux pont se closaient presque invariablement par une chute souvent mortelle. Les restants, excités par ce nouveau visage qu'avait pris la confrontation, commencèrent à parler entre eux. Ainsi donc, il ne s'agirait pas d'une vulgaire bastonnade sur le terrain de derrière, ni même d'un duel au couteau, mais d'un rendez-vous sur le Branlant. Bien plus grisant.
Et bien plus dangereux.
Le visage de Simon se contracta et ses yeux se mirent à fouiller pensivement l'asphalte, comme si la conduite à tenir y était inscrite. Tous les regards maintenant étaient fixés sur lui, et on pouvait clairement lire sur ses traits l'indécision la plus totale. Un lourd silence s'installa tandis qu'il s'acharnait encore et encore sur le sol, ne levant les yeux que pour les rabaisser aussitôt, comme si ceux des autres le brûlaient.
" Fais-le, Simon, dit alors Mareva, fais-le pour ton honneur.
- L'honneur a entraîné bien des guerres mais n'a jamais sauvé personne, lui rétorqua Simon en se tournant vers elle.
- Qui t'a demandé de faire de l'esprit ? s'immisça Eddie. En réalité, tu n'as même pas le choix ; soit tu viens et tout sera oublié par moi comme par les quelques autres personnes au courant-j'y veillerai-, soit tu décides de rester planqué chez toi ce soir et alors demain, avant même que ton réveil sonne, tout le monde saura que t…
- Quelle heure ?
Eddie sourit, amusé :
- Ca y est, tu réagis ? J'ai bien cru que je m'étais trompé quant à ta valeur. Gilles avait raison, tu as de l'étoffe, pourvu qu'on te pousse un peu.
Simon se contint pour ne pas lui sauter directement à la gorge.
- Quelle heure ?
- Du calme…tu es si pressé que ça ? Sois-y (il jeta un rapide coup d'œil à sa montre comme pour s'assurer qu'il ne disait pas une bêtise et, à ce geste, l'ombre d'un sourire passa sur le visage de Simon) à onze heures. "
Il le salua d'une amicale bourrade et s'éloigna.
" Je compte sur toi ", ajouta-t-il encore.
Et beaucoup moins sur moi, ça, je peux te le dire.
Déjà les autres s'éparpillaient comme une volée de mouches, seuls restaient Mareva et Simon. Mareva parut suivre Eddie du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse.
Depuis quelque temps, il semblait à Simon qu'il se passait quelque chose entre sa copine et ce branleur fini d'Eddie. Une sorte de courant qui passait entre eux deux et eux deux seulement. Simon avait parfois l'impression qu'ils se regardaient attentivement et se tournaient autour comme deux fauves qui se demandent lequel sautera le premier sur l'autre.
Peut-être que c'était de sa faute, qu'il était trop passif dans leur relation, ou peut-être qu'elle avait simplement envie de changement. Mareva était de ces filles qui papillonnent beaucoup parce que vite lassées. Il le sentait, chaque fois qu'ils se trouvaient l'un en face de l'autre, Eddie déshabillait littéralement Mareva du regard, en pure provocation, et Simon restait là, simplement, en spectateur impuissant qui sent le contrôle de la situation lui échapper. C'est vrai qu'elle était plutôt belle, Mareva, mais était-ce une raison suffisante pour qu'elle joue avec tous les garçons comme avec des jouets qu'on délaisse quand l'envie vous pre...
…oir froid, pas toi ?
Simon émergea brusquement de ses pensées.
-Pardon ?
-Je disais qu'il commençait à faire frais.
Elle le tira par la manche avec un peu trop d'insistance à son goût.
" Allez, viens, on rentre. "
Il la suivit docilement en essayant de chasser le nuage noir de ses réflexions et ils marchèrent côte à côte dans la lumière mourante du crépuscule. Il n'était que cinq heures.
En quelques minutes à peine, ils furent devant chez elle.
" Mareva…je pense que je n'irai pas, lâcha-t-il soudain.
Elle prit un air contrit :
- Manques-tu de courage à ce point ? Enfin réfléchis, Simon ! C'est ta réputation que tu risques si tu n'y vas pas !
- Et si je me tue ? Ca arrive, des fois.
- Ne dis pas de bêtises, lui retourna-t-elle en riant doucement, il n'y a que les idiots pour se tuer ainsi. Et puis, c'est ton devoir d'y aller, alors la vie, tu sais…
Elle eut un haussement d'épaules quand il s'emporta :
- Mais c'est de ma vie dont il s'agit, cette fois ! Je n'ai que dix-sept ans, Mareva, je ne veux pas finir comme ça !
-Ne pars pas vaincu d'avance, et puis, n'oublie pas : l'honneur avant tout. "
Sur quoi, elle l'embrassa avant qu'il pût lui opposer un quelconque argument.
" Je te laisse réfléchir ", lui souffla-t-elle dans l'oreille. Et, disparaissant dans l'encadrure de la porte, elle le planta là, tout désorienté qu'il était.


Une fois chez lui, Simon s'aperçut qu'il avait déjà pris sa décision. Eddie avait raison, il n'avait pas le choix. Il traversa les pièces sans les voir et s'écroula sur son lit.


A ce moment précis, Eddie était lui aussi allongé sur son lit, à remâcher la scène, de plus en plus convaincu que ni l'un ni l'autre n'irait à ce stupide rendez-vous, que tout s'arrêterait ici. La question était de savoir s'il humilierait tout de même l'autre imbécile. Sur sa table de nuit, le téléphone sonna, coupant court à ses hésitations. Il tendit la main et décrocha.
" Oui ?
- Eddie, c'est moi. Je voulais te dire que je suis avec toi pour ce soir.
-Mais qui est à l'ap…
Au bout du fil, il n'y avait plus personne, et Eddie réalisa que peut lui importait de savoir qui lui téléphonait. Des voix comme ça, flûtées, sensuelles à s'en rouler par terre, il n'y en avait pas deux sur Terre.
Il venait de se décider.
(je suis avec toi pour ce soir)
Simon allait avoir une belle surprise.


Il était dix heures quand, après avoir enfilé un épais manteau, Simon ferma la porte. Il faisait froid et, sans jeter un dernier regard à sa maison, il se mit en route d'un pas rapide pour se réchauffer, la lumière des réverbères s'accrochant à son visage comme un mendiant à sa pitance.
Simon marchait sur le trottoir, rasant les murs, lorsque, au débouché d'une rue sombre, le pont lui apparut, vieux, malsain, flanqué de ses deux piliers que léchait l'eau du fleuve. Ah , c'est vrai qu'ils allaient bien ensemble, ces deux-là, le Branlant, vieil édenté dont les planches restantes menaçaient de céder à chaque pas, et son fleuve, qui, sous ses faibles remous, dissimulait des courants contraires hautement dangereux.
Aussi traîtres l'un que l'autre.


La nuit était certes froide, mais claire, et le ciel plein d'étoiles. Un esprit romantique eût trouvé là son compte, mais Simon avait autre chose en tête. Fût-il possible que Eddie se soit dégonflé ? Un grincement sinistre se fit entendre derrière lui, le faisant sursauter. Il se retourna, frissonnant au contact du bois pourri sous ses pieds, et à quelques mètres de lui, distingua une silhouette aux contours confus, mais qui, il le savait, n'était autre que celle d'Eddie.
" Fait froid, hein ? " lança le nouveau venu, comme s'il espérait ainsi détendre l'atmosphère.
Le silence de Simon fut sa seule réponse. Le vent, léger, faisait vibrer les câbles au-dessus d'eux, et Simon, après y avoir prêté attention pendant quelques secondes, rompit le malaise :
" Je dois faire quoi au juste ?
Il sentit plus qu'il ne vit Eddie sourire pour lui répondre :
- Eh bien…tu vois, (il l'entraîna un peu plus loin sur le pont) nous sommes ici exactement au-dessus du milieu du fleuve ; tu sautes et, tu vois ce ponton là-bas ? Il faut que tu nages jusqu'à lui et que, de là, tu sortes de l'eau pour me rejoindre ici même. (il allait frapper le sol du pied pour appuyer sa déclaration, mais se rappela que la confiance qu'il mettait dans les planches du pont était moindre) Tu as vingt-cinq minutes.
-C'est ok, conclut Simon.
-Dis-moi, Simon, c'est moi ou tu es pâle ?
Eddie, par une subtilité des plus déplaisantes, savait mettre la juste dose d'ironie nécessaire pour rendre Simon fou de rage.
- Va te faire foutre, Eddie, siffla-t-il entre ses dents, tu me le paieras un jour.
S'aidant d'un pilier, il grimpa sur le rebord du Branlant, essayant d'évaluer la distance qui le séparait de l'eau. Bon dieu, que ça paraissait
(et n'oublie pas, l'honneur avant tout)
haut vu d'ici ! Quarante ? Cinquante ? Soixante-dix mètres ? Cherche pas, pensa-t-il, sauter de cette hauteur, de toute façon, ça pardonne pas. Du vrai suicide.
Chancelant sous l'effet du vent qui jouait avec lui comme il l'aurait fait avec une feuille morte, Simon se retourna pour faire face à Eddie ; ils se regardèrent droit dans les yeux pendant quelques secondes et,(n'oublie pas)dos au fleuve, les paupières fermées, Simon se laissa choir dans le vide.
Va pour l'honneur.
Et advienne que pourra.


Marine Debouchaud,
Tonnay-Charente, le 28 juin 2001

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